Concernant les élections du Mouvement d'unité plurinationale Pachakutik

 Concernant les élections du Mouvement d'unité plurinationale Pachakutik

Pablo Dávalos1

Fin avril 2023, le Mouvement d'unité plurinationale Pachakutik (MUPP), conformément à la législation équatorienne qui impose aux partis et mouvements politiques d'intégrer des mécanismes démocratiques internes par le biais de primaires et d'élections démocratiques pour leurs dirigeants, a tenu ses élections internes afin de désigner son nouveau coordinateur national et sa nouvelle direction. Cette direction, inédite dans le pays, était composée de plus de quarante responsables, paritaires en termes d'âge et de genre, et représentative des réalités nationales et internationales (y compris des migrants). Cet événement, au sein même du système politique équatorien, a suscité un vif intérêt national et est devenu, de par ses conséquences considérables, l'un des événements les plus marquants de la situation actuelle en Équateur.

Il convient de rappeler que le MUPP a intégré le système politique en 1996 dans le cadre du projet politique de la Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur (CONAIE), alors la principale organisation sociale du pays. De ce fait, la CONAIE a toujours considéré le MUPP comme son bras politique. Toutefois, depuis sa création, le MUPP est devenu une force politique qui a toujours cherché à agir de manière autonome et indépendante de la CONAIE. C'est pourquoi les conflits et les contradictions entre le MUPP et la CONAIE ont été récurrents tout au long de son histoire.

Un exemple en est l'alliance que le MUPP a formée en 2002 avec le colonel Lucio Gutiérrez, du parti Société patriotique, pour soutenir sa candidature à la présidence, en catimini et sans l'autorisation de la CONAIE. À cette occasion, Lucio Gutiérrez a remporté l'élection présidentielle, mais a mis en œuvre l'un des programmes néolibéraux les plus radicaux, contraignant l'organisation indigène à une opposition plus belliqueuse alors même que, paradoxalement, certains de ses membres siégeaient au gouvernement.

C’est pourquoi, lorsqu’une nouvelle alliance électorale fut proposée en 2006, cette fois avec un candidat hors du système comme Rafael Correa, la CONAIE décida de participer sur ses propres fonds, contraignant le MUPP à se retirer et à ne pas soutenir la candidature de Correa. Mais les élections de 2006 furent charnières pour le pays car elles inaugurèrent un cycle politique qui allait durer une décennie, jusqu’en 2017. Durant cette période, le MUPP devint une option marginale face à l’hégémonie politique de la Révolution citoyenne, nom donné à l’expression politique de ce nouveau cycle. Ce mouvement considérait systématiquement le mouvement indigène comme un adversaire qu’il fallait coopter ou, à défaut, anéantir.

En tant qu'option marginale du système politique, le MUPP a, en revanche, pu devenir une option importante pour les gouvernements autonomes décentralisés et a réussi à capter d'importantes représentations territoriales durant cette période.

Cependant, ce qui a véritablement bouleversé le paysage politique du pays, c'est le revirement opéré en 2018 par l'ancien président Lenin Moreno. Ce dernier a rompu les liens avec le mouvement politique qui l'avait porté au pouvoir – la Révolution citoyenne – et s'est inexplicablement transformé en son adversaire le plus radical. Ce changement a modifié les rapports de force en matière d'hégémonie politique et de lutte pour le pouvoir.

Dans ce contexte de mutation, la droite s'est initialement positionnée à travers deux expressions majeures : d'une part, l'aile droite du Parti social-chrétien, forte d'un électorat important sur le littoral ; d'autre part, l'aile droite des vestiges de l'ancien système politique, autrefois représentée par le parti aujourd'hui disparu Démocratie populaire, dont l'électorat était implanté dans les montagnes. Cette droite a ensuite convergé vers le mouvement CREO (Créer des opportunités). Les dirigeants des deux partis, Jaime Nebot (Parti social-chrétien) et Guillermo Lasso (CREO), ont respectivement approuvé, soutenu et encouragé le virage politique opéré par Lenin Moreno, car ils se considéraient comme les héritiers légitimes de cette transition politique et hégémonique.

Pour garantir ce changement politique, l'ancien président Lenin Moreno a modifié tous les axes de la politique économique et publique, entraînant le retour des programmes d'ajustement et d'austérité budgétaire imposés par le FMI. C'est pourquoi, en mars 2019, il a signé un accord avec le FMI, autorisant son retour après plus de quatorze ans d'éloignement de cette institution multilatérale. Le FMI, cette fois-ci, a frappé fort. Il a défini ce qui est peut-être le programme d'austérité budgétaire et de réformes structurelles le plus agressif et radical qu'il ait jamais imposé à un pays d'Amérique latine, voire à certains pays africains.

Le FMI veut tout changer en Équateur, et ce, de manière radicale. Il ne se contente pas d'intervenir et de modifier la politique budgétaire ; il veut bouleverser tous les cadres institutionnels qui sous-tendent les politiques publiques. C'est pourquoi son programme d'assainissement budgétaire et de réformes structurelles, signé avec Lenin Moreno, perturbe l'ensemble de l'économie et soumet le pays aux rigueurs de l'austérité, alors même que rien ne le justifiait, puisque les comptes étaient en règle et que le pays connaissait une croissance économique et une faible inflation.

Ce programme d'austérité a été mis à rude épreuve en octobre 2019, lors de la plus grande mobilisation sociale du pays, contraignant Lenin Moreno à revenir sur le programme économique imposé par le FMI. Cette mobilisation était menée par la CONAIE, et c'est précisément au sein de ce mouvement qu'a émergé la figure du leader indigène Leonidas Iza.

En décembre 2019, suite à ces mobilisations, l'Assemblée nationale a décidé de mettre de côté une série de réformes législatives présentées comme mesures économiques urgentes par Lenin Moreno, démantelant de fait l'ensemble du programme de réformes structurelles conçu par le FMI pour l'Équateur. Face à cette situation, le FMI a lui-même décidé de mettre fin au programme d'assainissement budgétaire et de réformes structurelles, prétextant que les informations reçues du pays étaient « erronées ».

Cependant, cet échec du FMI et du programme d'assainissement budgétaire s'est traduit par un soutien social et électoral massif pour le mouvement autochtone, grâce à son leadership et à son engagement. Ainsi, le MUPP est devenu le deuxième mouvement politique le plus représenté au pays. D'acteur marginal, il s'est transformé en acteur majeur de la vie politique. Mais cette transition s'est produite dans un contexte où le mouvement n'était pas préparé à un tel défi.

En effet, contrairement aux autres partis et mouvements politiques, le MUPP est le seul mouvement au sein du système politique à exprimer une structure sociale, à savoir la CONAIE. Tous les autres partis et mouvements politiques ont leurs adhérents, leur structure, leur dynamique, mais aucun ne possède de base sociale ; ils peuvent avoir, et ont effectivement, une base électorale, mais il leur manque une base sociale. Le MUPP est le seul à disposer d’une base sociale, une base sociale qui puise son ancrage et son contexte dans le tissu social du pays.

Cela soulève une série de problèmes insolubles au sein du cadre politique libéral, qui se manifestent comme des apories politiques ; l’une d’elles consiste à concilier ce cadre avec une organisation politique qui opère en dehors de celui-ci. C’est précisément ce qui se produit dans la relation entre la CONAIE et le MUPP.

Pour illustrer cette complexité, qui conduit à une aporie : le Code de la démocratie, cadre juridique régissant la représentation et les élections, repose sur une ontologie et une épistémologie politiques issues du libéralisme, qui ne reconnaissent que les individus comme sujets de représentation et d’élection. Selon ce Code, il n’existe d’autre sujet politique que le citoyen, seul habilité à voter et à être élu. Or, dans le cas de la CONAIE, une complexité se manifeste, complexité qui ne peut se comprendre qu’à la lumière de sa revendication fondamentale, devenue le fil conducteur de son projet politique : la plurinationalité de l’État, c’est-à-dire la reconnaissance d’une ontologie politique des différences radicales.

Pour illustrer cette complexité, qui conduit à une aporie : le Code de la démocratie, cadre juridique régissant la représentation et les élections, repose sur une ontologie et une épistémologie politiques issues du libéralisme, qui ne reconnaissent que les individus comme sujets de représentation et d’élection. Selon ce Code, il n’existe d’autre sujet politique que le citoyen, seul habilité à voter et à être élu. Or, dans le cas de la CONAIE, une complexité se manifeste, complexité qui ne peut se comprendre qu’à la lumière de sa revendication fondamentale, devenue le fil conducteur de son projet politique : la plurinationalité de l’État, c’est-à-dire la reconnaissance d’une ontologie politique des différences radicales.

Pour illustrer cette complexité, qui conduit à une aporie : le Code de la démocratie, cadre juridique régissant la représentation et les élections, repose sur une ontologie et une épistémologie politiques issues du libéralisme, qui ne reconnaissent que les individus comme sujets de représentation et d’élection. Selon ce Code, il n’existe d’autre sujet politique que le citoyen, seul habilité à voter et à être élu. Or, dans le cas de la CONAIE, une complexité se manifeste, complexité qui ne peut se comprendre qu’à la lumière de sa revendication fondamentale, devenue le fil conducteur de son projet politique : la plurinationalité de l’État, c’est-à-dire la reconnaissance d’une ontologie politique des différences radicales.

En substance, c'est la logique du marché et le prétendu choix rationnel du consommateur qui sont transposés, en tant que cadre épistémologique, à la représentation politique et aux élections. Or, cela fragmente considérablement la relation entre la CONAIE et le MUPP. La CONAIE ne peut exercer de contrôle citoyen sur le MUPP, la loi ne le lui permettant pas. Elle dispose certes d'une certaine marge de manœuvre, mais ne peut la dépasser. Grâce à cette loi, le MUPP peut devenir une machine électorale échappant à tout contrôle citoyen. Le MUPP peut ainsi prendre des décisions fondées sur une logique individualiste et opportuniste, sans que la collectivité ne puisse ni les modifier ni les contrôler.

Ayant perdu toute possibilité de contrôle communautaire, le MUPP abandonne son projet historique et se transforme en une machine de représentation et d'élection dont les faiblesses se font cruellement sentir. En effet, ceux qui prétendent représenter le MUPP sont issus des réseaux communautaires ou bénéficient de leur soutien ou de leurs liens. Il s'agit parfois de leaders ou de personnalités ayant appuyé les luttes sociales du mouvement autochtone ou qui parviennent mieux à contourner le racisme persistant au pays ; c'est pourquoi ils figurent sur les listes électorales du MUPP.

Ces individus, lorsqu'ils s'engagent dans le système politique, s'ils ne bénéficient pas du soutien de leur communauté, considèrent leur présence comme un pari personnel. Leurs liens et engagements politiques sont ténus car le MUPP n'est pas un parti idéologique comme les autres options politiques, mais plutôt l'expression politique d'une organisation sociale. L'horizon idéologique et émancipateur sous-jacent réside au sein même de l'organisation politique, et non dans le MUPP, qui n'en est que l'instrument.

Cette situation peut passer inaperçue ou, en tout cas, ne pas engendrer de problèmes graves pour la structure sociale lorsque la représentation du MUPP au sein du système politique est marginale. En revanche, elle devient un véritable problème lorsque cette représentation est majoritaire et stratégique, comme ce fut le cas lors des élections de 2021. Lors de ces élections, le MUPP a atteint près de 20 % des sièges parlementaires, devenant ainsi la deuxième force minoritaire de l'Assemblée nationale, et grâce à cela, il a pu s'emparer de la présidence de l'Assemblée nationale.

Cependant, ce qui aurait pu devenir un succès électoral qui aurait catapulté le MUPP vers des positions politiques exceptionnelles et lui aurait permis de résoudre les problèmes de la transition hégémonique et de mener à bien le projet historique du mouvement indigène visant à construire le premier État plurinational de l'histoire du pays, est devenu, pour sa structure sociale, c'est-à-dire la CONAIE, un véritable cauchemar.

Sans aucune possibilité de contrôle communautaire ou social, le MUPP s'est perdu dans le labyrinthe de ses propres simulations et de son opportunisme, gâchant une véritable opportunité historique. Ses membres, au sein du système politique, sont devenus des caricatures des pires vices de ce système. Aucun d'eux ne s'est positionné auprès des instances dirigeantes nationales pour devenir une figure de référence. Aucun n'a tissé de liens avec ses réseaux sociaux. Ils se sont transformés en bureaucrates du système politique, dépourvus de vision cohérente pour le pays et incapables d'articuler et d'unifier leurs pratiques au sein du système politique avec l'horizon d'émancipation sociale proposé par la CONAIE.

Dans une sorte de narcissisme naïf, ils croyaient avoir intégré le système politique par leurs propres mérites et rompu tout lien avec sa structure sociale, se consacrant à utiliser les ressources que ce système mettait à leur disposition pour leur propre promotion. C’est pourquoi le parcours du MUPP au sein des rouages ​​du système politique est erratique, imprévisible, ambigu et semé d’embûches, tant sur le plan politique qu’éthique.

Dans une sorte de narcissisme naïf, ils croyaient avoir intégré le système politique par leurs propres mérites et rompu tout lien avec sa structure sociale, se consacrant à utiliser les ressources que ce système mettait à leur disposition pour leur propre promotion. C’est pourquoi le parcours du MUPP au sein des rouages ​​du système politique est erratique, imprévisible, ambigu et semé d’embûches, tant sur le plan politique qu’éthique.

Mais le pays traverse ses heures les plus dramatiques, où la bourgeoisie a choisi de le mener vers le statut d'État failli, où les lacunes du contrat social, engendrées par la radicalité des réformes néolibérales, sont directement comblées par le crime organisé et la violence mafieuse. Dans d'autres circonstances, ce comportement erratique des parlementaires du MUPP aurait peut-être pu se comprendre, mais dans ce contexte de crise, alors qu'il était essentiel de restaurer le contrat social perdu, le MUPP est devenu un véritable problème pour les organisations sociales, et il est impardonnable que ses erreurs et ses digressions n'aient pas contribué à la résolution des graves problèmes du pays, malgré les importants leviers politiques dont il disposait.
fais le

C’est pourquoi la reconquête de son expression politique est devenue une priorité pour la CONAIE ; car ce ne sont pas ses représentants au sein du système politique, voués à retourner dans l’ombre, qui paient les dettes du MUPP, mais bien l’organisation sociale elle-même. Il est impossible de lutter contre le néolibéralisme, le FMI et la bourgeoisie avec un fardeau aussi lourd que celui du MUPP. Pour la CONAIE, cela s’est particulièrement vérifié lors des mobilisations de juin 2022, lorsqu’elle a dû suspendre sa propre représentation politique afin de disposer d’une plus grande capacité de réaction et d’une plus grande légitimité sociale.

C’est ce qui était et est en jeu lors des élections du MUPP : la possibilité pour l’organisation sociale (CONAIE) d’exercer un contrôle communautaire sur sa structure politique, car c’est le seul moyen de résoudre les scénarios politiques complexes que connaît le pays.

Grâce à ce contrôle citoyen, il est possible, par exemple, d'influencer la représentation parlementaire afin qu'elle adopte une position ferme et vote pour la destitution de Guillermo Lasso lors de sa procédure de destitution pour détournement de fonds. Si les membres de l'assemblée du MUPP décident cette fois de poursuivre un programme plus libéral et de négocier des positions à des fins personnelles, ils devront opposer ce programme individualiste et opportuniste au contrôle citoyen exercé par la CONAIE et la nouvelle direction du MUPP.

Ceux qui choisissent de poursuivre leurs propres objectifs devront l'accepter, mais cette fois-ci en dehors du MUPP. Telle est la conséquence du contrôle communautaire sur le MUPP, un contrôle qui s'est manifesté lors des élections de sa nouvelle direction nationale. Autrement dit, si avant les élections internes du MUPP régnait un climat d'incertitude et d'ambiguïté quant aux décisions qu'il pourrait prendre, cette situation est désormais une réalité.
Les législateurs du MUPP concernant la destitution du président Guillermo Lasso, maintenant que le climat est plus clair et que l'incertitude s'est transformée en certitude.

Il en va de même si le président Lasso, menacé de destitution, décide de dissoudre le Congrès d'un commun accord. Dans ce cas, l'organisation sociale, de concert avec sa structure politique, décidera des modalités de participation, des politiques d'alliance et des mécanismes de contrôle ultérieur, ainsi que du projet politique à proposer au pays.

Ainsi, lors de ces élections internes du MUPP, ce n'était pas seulement le sort d'un mouvement politique qui était en jeu, mais, sans exagération, l'avenir politique du pays l'était et l'est encore. Ceci explique le climat d'attente qu'elles ont suscité. Lorsque la droite et le gouvernement ont vu leurs principaux alliés au sein du mouvement indigène perdre du terrain, ils ont immédiatement élaboré un discours pour rejeter et délégitimer les résultats car, en fin de compte, leur emprise sur le pouvoir est en jeu.

Mais le sort en était jeté, et les positions de droite au sein du mouvement indigène qui cherchaient à séparer définitivement et radicalement le mouvement Pachakutik de la CONAIE ont finalement été vaincues.

C’est la ligne de confluence entre la CONAIE et le MUPP qui détient désormais le contrôle et le pouvoir au sein de l’organisation autochtone. Forte de ce pouvoir, elle fait face à d’importantes opportunités et à des défis de taille. Elle doit regagner sa légitimité perdue et affirmer de façon constante le contrôle communautaire sur les décisions au sein de son système politique.

Il s'agit d'un programme que, de toute évidence, ses dirigeants ont clairement compris, et c'est avec ce programme et ce nouveau scénario que le pays entre dans une nouvelle étape de ses transitions hégémoniques et, comme l'a exprimé dans ses premières déclarations, son nouveau coordinateur national, l'ancien maire de Cayambe, Guillermo Churuchumbi, a maintenant exprimé que sa priorité et son projet seront de conduire le MUPP (la CONAIE est comprise) à devenir le prochain gouvernement de l'Équateur et, probablement, avec son premier président indigène.

1Professeure équatorienne. Membre du groupe de travail du CLACSO sur les corps, les territoires et les résistances.