Mettons fin à l'expérience néolibérale dans l'éducation
Le contexte actuel de mobilisation sociale, sans précédent au Chili, offre un cadre favorable aux réformes structurelles nécessaires au système éducatif : ces mêmes réformes que la classe politique jugeait irréalisables ou « inadmissibles » sont désormais impératives, comme le soulignent depuis des décennies les organisations d’acteurs du secteur éducatif. Ces organisations ont formulé de nombreuses propositions au cours de ces années de lutte pour l’éducation, propositions qui constituent un élément important à prendre en compte dans ce contexte de mobilisation. [1]
Quelle est l'origine des problèmes du système éducatif chilien ?
Le modèle éducatif chilien est considéré à l'échelle mondiale comme une expérience unique en matière de forces du marché, de concurrence et de privatisation. Il est temps d'y mettre fin. Ce modèle a connu deux phases de mise en œuvre, et leur compréhension est fondamentale pour appréhender les causes profondes des problèmes éducatifs auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui. La première phase a eu lieu au début des années 80, lorsque la dictature civico-militaire de Pinochet a radicalement transformé les principaux piliers du système éducatif. Ces transformations ont été de trois ordres :
1) La Constitution de 1980 redéfinit les droits à l'éducation et le rôle de l'État : elle stipule que le rôle de l'État n'est pas de garantir le droit à l'éducation, mais de se limiter à subventionner les établissements d'enseignement publics et privés (principe de l'État subsidiaire et de l'égalité de traitement entre établissements publics et privés). Elle établit également que le droit à l'éducation le plus important au Chili (car garanti par la Constitution) est le droit à la « liberté d'enseigner », défini comme le « droit d'ouvrir, d'organiser et de gérer des établissements d'enseignement » (article 19, paragraphe 11).
2) Une nouvelle entité juridique est créée pour gérer les écoles : les « organismes parrains ». Les écoles chiliennes ne sont plus sous le contrôle direct de l’État, mais sont administrées par ces organismes, qui peuvent être publics (municipalités ou services d’éducation locaux) ou privés (écoles privées subventionnées). Ces organismes parrains détiennent une autorité centrale sur le processus éducatif : ils gèrent les ressources financières allouées par l’État, supervisent le recrutement du personnel enseignant et non enseignant, établissent le règlement intérieur et définissent les éventuelles modifications des programmes scolaires. Ils peuvent même fermer des écoles pour l’année scolaire sans consulter les communautés, comme l’a fait le maire de Santiago avec l’Instituto Nacional et l’INBA.
3) Un système de financement appelé subvention à la demande ou bonsCe système stipule que l'État ne finance pas directement les écoles publiques pour couvrir leurs besoins minimaux (financement de base), mais verse plutôt une subvention aux directions d'établissement (et non aux communautés scolaires) en fonction des effectifs et de la fréquentation scolaire moyenne des derniers mois. Ce modèle de financement engendre une concurrence entre les écoles publiques et privées pour l'obtention de cette subvention et a conduit à la fermeture de près d'un millier d'écoles publiques en raison de la baisse des effectifs.
La seconde phase du modèle éducatif fondé sur le marché s'est déroulée sous les gouvernements civils post-dictature. Cette phase se caractérise par le perfectionnement du modèle de marché, l'intégration massive de membres de la Concertación et des partis de droite dans le secteur de l'éducation, via des universités privées et en tant que propriétaires d'écoles privées subventionnées, et la mise en œuvre de processus de privatisation, parfois déguisée, parfois ouverte. Ce dernier processus ne vise pas seulement à transférer la propriété des écoles à des acteurs privés, mais consiste essentiellement à contraindre les institutions publiques à fonctionner comme des entreprises privées. Afin de garantir que l'ensemble du système éducatif fonctionne selon la logique d'une entreprise privée, l'un des principaux outils utilisés a été la standardisation de l'enseignement : notamment par l'intensification du recours aux tests SIMCE, l'augmentation des sanctions pour les écoles et la mise en place d'évaluations individuelles des enseignants au Chili. [2]
Mesures essentielles et urgentes pour démanteler le modèle éducatif axé sur le marché
En cette période historique de mobilisations populaires au Chili, nous ne pouvons reproduire les erreurs des trente dernières années, durant lesquelles les réformes mises en œuvre ont, en fin de compte, renforcé le modèle concurrentiel et privatisé axé sur le marché. Les propositions élaborées par les organisations éducatives au cours de ces années recèlent la clé d'un nouveau modèle éducatif, non pas fondé sur le marché, le profit et la concurrence, mais sur le bien-être de la majorité de la population. Afin de contribuer aux nombreux débats qui animent le pays, nous souhaitons proposer des mesures essentielles et urgentes pour démanteler le modèle éducatif marchand, en nous appuyant sur les propositions suivantes :
1. Construction d'un système d'éducation publique structuré, démocratique, non sexiste, inclusif, doté d'infrastructures de qualité et d'un contrôle communautaire, de l'éducation préscolaire à l'enseignement supérieur. Aujourd'hui, l'éducation publique est fortement dégradée : seulement 32 % des élèves du primaire (les plus vulnérables) fréquentent l'école publique, et moins de 15 % des étudiants de l'enseignement supérieur sont scolarisés dans des établissements publics. De plus, ses infrastructures sont loin de garantir la dignité des enfants et des jeunes qui en ont le plus besoin – une situation inacceptable, étant donné que l'éducation publique a pour mission de bâtir une société plus humaine et équitable, respectueuse des droits de tous.
Le système d’éducation publique doit être le meilleur possible et garanti par l’État. Il doit être diversifié et géré démocratiquement, avec des conseils scolaires compétents et contraignants, et des mécanismes favorisant la participation de la communauté organisée, ce qui assurera la pertinence des programmes et la transparence de l’utilisation des ressources. Les programmes d’éducation publique doivent, a minima, promouvoir une société démocratique, inclusive et non sexiste. [3]
Dans l'avenir immédiat Il est urgent de mettre un terme à la fermeture des écoles publiques. Il est impératif de supprimer le système actuel de prestataires d'enseignement, qu'ils relèvent des municipalités ou des services d'éducation locaux. Il est nécessaire de corriger les graves carences et les tendances à la privatisation qui caractérisent ces services. De même, il est urgent de créer un fonds de réparation pour l'éducation publique afin de réparer les dégâts déjà causés par le séisme néolibéral.
2. Mettre en place un nouveau système de financement de l'éducation publiqueCe financement devrait être préférentiel, de nature fondamentale [4], et son montant devrait être déterminé en fonction des besoins des collectivités [5]. De même, les universités publiques devraient bénéficier d'un financement préférentiel ; elles doivent garantir un accès massif aux populations, être gratuites et au service des besoins nationaux et locaux, contribuant ainsi au développement culturel, économique et social des territoires [6].
Dans l'avenir immédiat Il est urgent de mettre fin à entreprises du secteur privé dans l'éducationIl est nécessaire de mettre fin aux multiples formes de profit occulte permises par la prétendue « loi d’inclusion ». Il est nécessaire de geler et de commencer à réduire les financements alloués aux établissements d’enseignement privés. Il est nécessaire de supprimer le système de concessions dans les différents services publics d’éducation (JUNAEB, MINEDUC, ATE, etc.). Enfin, il est essentiel d’annuler toutes les dettes d’études, y compris les prêts étudiants (CAE) ; étudier ne saurait être une punition.
3. Mettre fin au SIMCE et à tous les types de normalisation. Le test SIMCE n'est pas un outil pédagogique, mais plutôt un instrument de promotion du marché et de la concurrence entre les établissements scolaires. Les résultats des élèves à ce test dépendent principalement de leur milieu social (conditions de vie de base, accès aux soins de santé et à une alimentation adéquate durant la petite enfance, etc.) et très peu des pratiques de l'établissement. C'est pourquoi ce type de test n'est en aucun cas utilisé pour mesurer la qualité des écoles à l'échelle mondiale. De nombreux pays reconnus pour l'excellence de leur système éducatif n'administrent pas ces tests, et ceux qui les administrent ne le font qu'à un échantillon représentatif, et non à l'ensemble des élèves.
Dans l'avenir immédiatIl est urgent de mettre fin à l'application systématique (fondée sur un recensement) des six tests SIMCE (qui représente une source de revenus lucrative pour les organismes privés qui les administrent). Tout test standardisé administré doit être basé sur un échantillon, fournissant des informations générales et éliminant toute concurrence entre les établissements scolaires. De même, il est nécessaire de supprimer les évaluations individualisées des enseignants. On sait désormais qu'il n'existe aucune corrélation claire entre la qualité de l'enseignement et l'obtention de scores élevés aux évaluations. Les professions telles que l'enseignement ne peuvent être évaluées par un test standardisé. Le seul véritable objectif de cette évaluation est de détruire la cohésion des communautés éducatives et d'encourager la compétition et l'individualisme parmi les enseignants.
4. Créer des conditions de travail adéquates pour les personnels de l'éducation. Les enseignants et les assistants d'éducation savent que leurs conditions de travail se sont progressivement dégradées ces dernières années. Cela se traduit par une baisse des salaires et des ressources matérielles (nombre d'entre eux financent eux-mêmes le matériel de base pour la classe, comme le papier, les marqueurs et les photocopies). Mais cela inclut également une dégradation des aspects psychosociaux de leur travail : surcharge de travail, manque de soutien, pression et contrôle excessifs, tâches dénuées de sens, manque d'autonomie, etc.
Dans l'avenir immédiatIl est nécessaire de mettre fin aux licenciements arbitraires du personnel éducatif en fin d'année. Il est essentiel de supprimer les évaluations individuelles des enseignants et de construire un parcours de carrière qui favorise la collaboration plutôt que la compétition et qui garantisse un temps hors enseignement suffisant. De même, il est essentiel d'améliorer les salaires du personnel de soutien à l'éducation.
5. Mettre fin à la criminalisation du mouvement étudiant. Il est évident que la participation des jeunes doit être encouragée dans les écoles, non pas réprimée, mais facilitée, car elle est le moteur de la transformation de notre société (comme cela est devenu évident ces dernières semaines).
Dans l'avenir immédiatLa loi sur la sécurité en classe et la loi sur la responsabilité pénale des mineurs doivent être abrogées, et la loi sur la violence scolaire doit être révisée, car ce sont des instruments qui pénalisent la vie scolaire et la participation des jeunes. L'utilisation des règlements intérieurs ou des manuels de vie en communauté doit être repensée ; ceux-ci doivent être élaborés dans une perspective civique et pédagogique, et non plus dans une perspective punitive.
6. Stopper les projets de loi de privatisation de l'éducation préscolaire actuellement en discussion au Parlement et que le gouvernement Piñera entend faire adopter.Actuellement, le gouvernement défend deux initiatives législatives au Parlement, dans le but manifeste d'étendre la marchandisation de l'éducation à la petite enfance. La première concerne la subvention scolaire pour le collège, ce qui signifie l'arrivée de nouveaux acteurs privés dans l'éducation préscolaire via un système de paiement à la présence – un dispositif analogue à celui qui a alimenté la privatisation massive de l'enseignement primaire et qui a causé tant de tort en favorisant la marchandisation et la concurrence. La seconde, dont le pouvoir exécutif a accéléré la mise en œuvre, est le projet de garde d'enfants universelle, qui vise à ce que les travailleurs financent la fréquentation de leurs enfants en crèche grâce à leurs allocations chômage. Ce projet exclut les enfants des travailleurs indépendants et des fonctionnaires. De plus, il compromet la prise en charge et l'éveil des nourrissons, car les structures seront limitées à 42 enfants encadrés par trois adultes. Les seuls gagnants de ces projets sont les entreprises, qui n'auront plus à financer la crèche des enfants de leurs employés, et les entrepreneurs du secteur éducatif, qui profiteront une fois de plus des ressources publiques.
Une nouvelle Constitution pour une nouvelle éducation publique
Pour que ces changements apportés au modèle éducatif fondé sur le marché soient viables et durables dans le temps, il est nécessaire de modifier la Constitution politique qui établit actuellement que le droit éducatif le plus important au Chili est le droit à la prétendue « liberté d’enseigner » (article 19, paragraphe 11).
Il est urgent de rédiger une nouvelle Constitution qui établisse un État garantissant les droits à l'éducation et les droits sociaux en général, et qui définisse l'apprentissage tout au long de la vie comme un droit fondamental, sans aucune discrimination. Le droit à l'éducation conditionne l'exercice des autres droits ; par conséquent, il ne saurait être limité par aucune forme de liberté individuelle, collective ou commerciale.
Comme l'ont souligné les organisations sociales et la population mobilisée en général, cette constitution doit être élaborée dans le cadre d'un processus national, par le biais d'une Assemblée constituante plurinationale, avec une large participation aux niveaux local, provincial, régional et national. Le peuple débat déjà de cette question lors de réunions publiques et d'assemblées territoriales ; il est essentiel que sa voix soit entendue et prise en compte.
OBSERVATOIRE CHILIEN DES POLITIQUES ÉDUCATIVES
UNIVERSITÉ DU CHILI
Novembre 8, 2019
[1] Voir la publication du Forum pour le droit à l’éducation publique intitulée « Une décennie de luttes et de propositions pour le droit à l’éducation ». Un résumé des propositions des acteurs du secteur de l’éducation de 2005 à 2015.
[2] Voir plus d'informations à ce sujet dans Juan González et Diego Parra (2016) : Marchandisation de l'éducation. Commentaires sur la réforme de l'éducation au Chili 2015. Revista Enfoques Educaciales 13(1), 71-89.
[3] ACES (2011) : « Proposition pour l’éducation que nous voulons ».
[4] Il convient de rappeler que lors des débats sur le projet de loi relatif à la nouvelle éducation publique (2016), la Chambre des députés avait convenu que l’éducation publique ne devait pas être financée par un système de subventions concurrentiel, mais plutôt par un financement de base. Malheureusement, comme c’est souvent le cas au Sénat, l’aile droite et les franges mercantilistes de la nouvelle majorité ont concocté tout autre chose.
[5] Voir Forum pour le droit à l’éducation publique (2014) : Combien coûte l’école que nous voulons ? ; ANDIME (2015) : Proposition de retour des écoles et des lycées à l’administration du ministère de l’Éducation ; Fundación Sol (2019) : S’endetter pour gouverner et marchandiser. Le cas de la CAE (mise à jour 2019). Fundación Sol et Mouvement pour la dette éducative (2017) : Lettre pour l’abolition de la dette éducative. Ces propositions ont en commun un système de financement préférentiel pour l’éducation publique, dont le montant varie selon les besoins des collectivités.
[6] Voir la proposition CONFECH (2017) : Principes fondamentaux pour une nouvelle éducation publique.
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