« Nous avons besoin de politiques visant à promouvoir l'accès à l'enseignement supérieur public. »
Transcription de la chronique de Karina Batthyány
dans InfoCLACSO – 18 septembre 2024
Aujourd'hui, je souhaite aborder de manière systématique la question de l'enseignement supérieur, des universités publiques et des défis actuels auxquels elles sont confrontées, car notre région traverse une période charnière marquée par la convergence de divers phénomènes politiques, sociaux et économiques. Il est donc essentiel d'approfondir notre réflexion critique sur l'enseignement supérieur public universitaire, son champ d'application, ses limites et les défis qu'il rencontre aux niveaux national et régional, en partant du principe qu'il s'agit d'un droit fondamental.
La Conférence régionale sur l'enseignement supérieur (CRES) de 2018 a clairement souligné ce point : l'accès au savoir, son utilisation et sa démocratisation, en tant que bien social, collectif et stratégique, sont essentiels à la garantie des droits humains fondamentaux. Dès lors, pourquoi limiter ce droit humain à certains niveaux, tels que l'enseignement primaire et secondaire, en excluant l'enseignement universitaire ?
La Déclaration commune sur l'éducation et les sciences de 2018 (CRES) a également affirmé que l'éducation, les sciences, les technologies et les arts doivent être un moyen d'accéder à la liberté et à l'égalité, sans distinction fondée sur le statut social, le sexe, l'origine ethnique, la religion ou l'âge. L'éducation n'est pas une marchandise. Et la CRES a réaffirmé : « Nous exhortons les États-nations à ne pas signer d’accords de libre-échange bilatéraux ou multilatéraux qui traitent l’éducation comme un service à but lucratif ou qui encouragent toute forme de marchandisation à quelque niveau que ce soit du système éducatif. »
Depuis les années 80, en Amérique latine et dans les Caraïbes, l'enseignement supérieur est soumis à une marchandisation croissante, tant au niveau local qu'international. Même dans les pays où les universités publiques, gratuites et laïques sont bien ancrées, le financement durable de l'enseignement supérieur reste un sujet tabou, relevant d'un marché de niche ou d'une activité privée, en dehors des plans de financement public.
Il est donc impératif de reconnaître l'enseignement supérieur comme un bien public et social, ainsi que comme un droit fondamental. Or, sa mise en œuvre par les États se heurte actuellement à des difficultés, de même que l'exercice effectif de ce droit par tous les citoyens au quotidien.
Par ailleurs, nous constatons dans les pays de la région des difficultés financières et économiques qui remettent en question le droit humain à l'enseignement supérieur public, difficultés qui se caractérisent structurellement, en termes d'inégalité, par un investissement insuffisant dans les systèmes éducatifs et la qualité de la formation.
L’accès à l’enseignement supérieur, en tant que droit fondamental, est lié à la question plus large du droit à la formation tout au long de la vie. À l’heure actuelle, d’importants dilemmes subsistent dans le cadre de l’enseignement supérieur public de notre région, notamment la mise en œuvre de politiques concrètes visant à garantir un accès équitable à cet enseignement.
Trois éléments clés sont à prendre en compte concernant le fonctionnement de ces économies. Premièrement, l'Amérique latine est l'une des régions les plus inégalitaires au monde en termes de revenus et de patrimoine. La demande croissante d'enseignement supérieur est principalement le fait des diplômés du secondaire issus de familles à faibles revenus. Par conséquent, ces derniers n'ont pas accès à l'enseignement privé et, compte tenu de l'insuffisance de l'offre d'enseignement supérieur public, leurs aspirations à poursuivre des études universitaires sont contrariées. Dans plusieurs pays d'Amérique latine, la croissance des places dans l'enseignement supérieur se concentre davantage dans le secteur privé que dans le secteur public.
Deuxièmement, se pose la question du genre dans le système universitaire et de l'égalité des genres dans l'enseignement supérieur. Ces dernières années, au sein des structures universitaires d'Amérique latine et des Caraïbes, on a assisté à l'émergence de programmes, de groupes et d'études féministes. De plus, on a constaté une croissance significative du nombre de départements, d'instituts et d'équipes de recherche qui ont élargi les programmes de recherche et renouvelé les perspectives méthodologiques dans ce domaine. Cela ne signifie pas pour autant que les inégalités de genre au sein des universités publiques ont disparu, mais plutôt qu'elles sont devenues plus visibles et remettent désormais en question les processus de production et de diffusion des connaissances, ainsi que les structures et configurations institutionnelles relatives aux carrières professorales et à la participation aux instances décisionnelles au sein des universités.
Enfin, se pose la question du rôle de la science ouverte dans la production et la diffusion des connaissances, et de son évaluation dans les décisions relatives à l'organisation de l'enseignement, de la recherche et des espaces universitaires. Au Forum latino-américain sur l'évaluation scientifique (FOLEC), nous œuvrons à promouvoir des alternatives pour l'évaluation et la diffusion des connaissances, ainsi que pour la production de la recherche, qui prennent en compte les inégalités d'accès au sein des structures universitaires. Nous reconnaissons la nécessité de faire progresser les accords régionaux et les engagements institutionnels aux niveaux national et régional afin de garantir un accès sans entrave aux connaissances, la diffusion des résultats de la recherche à tous et toutes, et de faire évoluer les modalités d'évaluation des connaissances et des parcours de recherche individuels et collectifs.
Dans ce contexte, ce qui est actuellement débattu au niveau régional, c'est la conception du savoir comme bien public, avec des politiques d'accès libre et la promotion d'un discours académique et politique qui considère la production et l'application du savoir comme un élément du capital social nécessaire à l'émancipation de nos pays. Autrement dit, l'enjeu est de savoir comment nous valorisons le savoir scientifique et comment, à partir de ces enjeux, nous pouvons construire des systèmes plus équitables et démocratiques. Ces débats contribuent à concevoir des modèles éducatifs qui non seulement modernisent les liens entre recherche, enseignement et diffusion des connaissances dans un cadre de coopération régionale ouvert aux communautés non universitaires, mais intègrent également d'autres formes de savoir afin de générer des dialogues plus enrichissants au sein du système d'enseignement supérieur en général et des universités en particulier.
Au niveau régional, nous sommes attentifs aux processus d'instabilité politique dans plusieurs pays qui menacent directement le développement des connaissances dans les universités et les institutions de recherche, que ce soit par des restrictions budgétaires ou des restrictions à la liberté académique et intellectuelle.
En définitive, l'éducation à tous les niveaux doit devenir un droit pour tous. CLACSO est un forum où les voix critiques œuvrent collectivement à l'élaboration d'alternatives pour placer le débat sur l'enseignement supérieur public comme droit fondamental au cœur des préoccupations en Amérique latine et dans les Caraïbes, et pour promouvoir la démocratie, la solidarité, l'interdépendance, l'esprit critique et la pensée transformatrice. Lors de notre conférence #CLACSO2025 en Colombie, nous poursuivrons une initiative lancée au Mexique lors de #CLACSO2022, dans le cadre du Forum des recteurs, afin d'examiner les défis auxquels sont confrontées les universités d'Amérique latine et des Caraïbes.
– En suivant votre raisonnement, il me semble difficile d’imaginer que les pays modifient leurs politiques relatives aux universités publiques en réaction aux changements de gouvernement, plutôt que par le biais de politiques étatiques à long terme, notamment en matière de financement universitaire…
Malheureusement, nous sommes habitués à ces hauts et ces bas dans notre région, ce qui remet en question les progrès réalisés dans la conception de l'enseignement supérieur comme un droit et un bien public, au-delà des volontés spécifiques des gouvernements en place dans nos pays d'Amérique latine.
De plus, dans de nombreux cas, les universités publiques sont la cible de certains secteurs idéologiques, aux niveaux régional et mondial, qui cherchent à transformer l'enseignement supérieur en marchandise plutôt qu'en droit, en réduisant drastiquement l'existence de ces institutions. Au sein de CLACSO, nous défendrons toujours les universités publiques, élément essentiel notamment au renforcement de la démocratie et à la formation des citoyens dans nos pays.
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