« Handicap » chez les peuples autochtones d’Abya Yala : à l’occasion du 530e anniversaire de la conquête
530 ans après l'invasion, la conquête, la dépossession, la colonisation et le génocide des peuples autochtones des territoires d'Abya-Yala, Groupe de travail du CLACSO sur les études critiques du handicap Nous reconnaissons toutes les luttes, résistances et alternatives qui ont été menées depuis l’époque de Manco Inca, Tupac Amaru, Kuruza Llawi, Tupac Katari, Bartolina Sisa, Cuauhtemoc, Yoeiko, Berichá, Galvarino, jusqu’aux mouvements indigènes vitaux et insurgés du XXIe siècle.
Le concept de « handicap », conçu et socialement construit par les sociétés industrielles capitalistes, trouve également ses racines dans le colonialisme. Conquérants, envahisseurs et pillards ont eu recours à la mutilation comme tactique de domination coloniale. Au cœur des Caraïbes, dans l'empire inca (Tawantinsuyu) et à Tenochtitlán, des centaines de milliers d'enfants furent mutilés. Avec l'esclavage en Afrique, les descendants de guerriers et de guérisseurs sages continuèrent d'être mutilés. Ces atrocités se déroulèrent dans les plantations de canne à sucre, dans les systèmes de travail forcé coloniaux (mitas) et dans les haciendas.
Nous insistons fortement sur la reconnaissance du fait que la déshumanisation des peuples autochtones et afro-descendants était au cœur du colonialisme, la mutilation servant la conquête pour coloniser leurs corps comme territoires par le biais de démembrements cruels et pour les dominer, les utilisant finalement au service du capital. Mais la colonisation s'est aussi manifestée par le spectacle, avec des zoos humains, des expositions « universelles » et des spectacles de phénomènes de foire, où les personnes autochtones présentant des difformités ou des défauts, tels que définis par le conquérant, étaient exhibées comme des symboles de barbarie, de sauvagerie et de sous-humanité.
Aujourd'hui, nous voulons dénoncer comment la ligne abyssale de la subhumanisation, ou zone de « non-être », a unifié le monstrueux, le sauvage, l'autochtone et l'anormal, aggravant encore cette situation chez les « Indiens difformes », les « femmes indiennes mutilées », les enfants « sans pieds, sans langue, sans yeux, sans oreilles ». On a également cherché à anéantir toute sagesse cosmique, communautaire et ancestrale, leur compréhension du corps, de la nature, des énergies, leurs propres thérapies et soins, leurs propres espaces et institutions, leurs principes, leurs valeurs et leurs manières d'entrer en relation avec tous les êtres vivants. Et aujourd'hui encore, nous ne faisons que répéter les discours dominants sur le handicap venant des pays du Nord, devenant ainsi complices de sa dissimulation, de son invisibilité et de son mépris.
La colonisation a également été spirituelle, épistémique, liée au pouvoir, au sexe/genre, à la pédagogie, à la santé/maladie, à l'économie, à la culture, à la politique, au droit, à l'information, à la génétique, à l'érotisme, au territoire, et bien d'autres aspects encore. Aujourd'hui, nous dénonçons plus particulièrement les nouvelles formes néocoloniales de production du « handicap » à Abya Yala : extractivisme, contamination agrochimique, hégémonie scolaire et sanitaire, handicap résultant de violences politiques, entre autres ; et ce, malgré la signature de conventions et déclarations internationales relatives aux droits humains, qui doivent d'ailleurs être réexaminées et harmonisées afin d'être considérées comme des instruments de lutte et de coalition en ces temps de catastrophe planétaire.
Au sein de notre Groupe de travail et du sous-groupe « Peuples autochtones et personnes handicapées », nous réaffirmons notre engagement envers une praxis interculturelle décoloniale, anticoloniale, critique et émancipatrice, issue du Sud global, en harmonie avec la Terre, et menée par et avec les peuples autochtones d’Abya Yala, en lien étroit avec d’autres peuples et nations du Sud global. En tant que Groupe de travail, nous nous engageons à œuvrer pour la restauration, la défense et la reconnaissance de la dignité des savoirs et pratiques qui entourent la vie des personnes autochtones handicapées, en nous appuyant sur les visions du monde, les racines et les lois ancestrales, et en nous opposant à toutes les formes de violence, de discrimination et d’oppression coloniales, modernes et occidentales.
De même, nous encouragerons les dialogues et les collaborations entre les organisations autochtones et les personnes handicapées, avec les organisations multilatérales et avec les États nationaux et plurinationaux, afin de progresser vers des politiques qui garantissent les droits des peuples autochtones handicapés, dans une perspective de bien-être, de pensée ancestrale autochtone, de dialogue des savoirs, des pratiques et des modes de vie, et de décolonisation des Amériques, d'Abya Yala et de l'Afrique ladino, et de la Terre Mère.
À l'instar de Caliban, l'un des symboles contestataires d'Abya Yala, cet Indien difforme réapproprié par le penseur caribéen Roberto Fernández Retamar, nous avons, au cours de ces 530 années, redéfini les mots « Indien » et « handicap » pour nous décoloniser. Plus jamais de honte autochtone. Plus jamais de honte liée au handicap. Plus jamais.
12 Octobre 2022
Groupe de travail CLACSO
Études critiques sur le handicap
Cette déclaration exprime la position de Groupe de travail du CLACSO sur les études critiques du handicap et pas nécessairement celui de les centres et institutions qui composent le réseau international CLACSO, son Comité directeur ou son Secrétariat exécutif.
