Déclaration de soutien aux migrants bloqués à la frontière entre le Chili et le Pérou

 Déclaration de soutien aux migrants bloqués à la frontière entre le Chili et le Pérou

Le 14 avril 2023, le poste frontière de Chacalluta-Santa Rosa, entre le Chili et le Pérou, a été bloqué par un groupe d'environ 200 migrants partis à pied du Chili pour rejoindre le Pérou. Portant leurs sacs à dos et leurs bébés dans les bras, ils se sont retrouvés bloqués à ce poste frontière pour diverses raisons. Depuis, d'autres personnes d'origines diverses, principalement vénézuéliennes, ont rejoint le mouvement, cherchant désespérément à quitter le Chili après avoir tenté, en vain, de s'installer dans différentes régions du pays. Ils affirment n'avoir d'autre choix que de fuir la précarité, le racisme, la criminalisation et leur situation migratoire irrégulière.

Le problème est qu'ils sont bloqués à la ligne Concordia, entre le Chili et le Pérou, incapables de quitter officiellement le pays ou d'entrer au Pérou depuis lors. Les membres du Groupe de travail CLACSO sur les migrations et les frontières Sud-Sud sont très préoccupés par cette situation alarmante, notamment en raison des conditions insalubres, précaires et violentes dans lesquelles des familles entières campent dans le désert depuis plus de trois semaines. Le débat médiatique oppose le gouvernement chilien aux autorités péruviennes, tant au niveau central que local (Tacna). Comme au début de la pandémie de Covid-19, lorsque la fermeture des frontières a plongé de nombreux migrants souhaitant rentrer chez eux dans une situation d'incertitude que ni leur pays d'origine ni leur pays de destination n'ont voulu régler, ces migrants vivent une forme d'apatridie temporaire qui révèle l'indifférence des États face aux droits fondamentaux des individus. Cette indifférence est aggravée lorsqu'on considère que le processus de régularisation que subissent ces personnes est causé, dans la plupart des cas, par la fermeture et la militarisation de la frontière à l'entrée du Chili, par l'augmentation des obstacles juridiques à la régularisation et par l'absence de reconnaissance du statut de réfugié pour une population qui subit des violences dès l'origine de son exode, situations qui justifient amplement le besoin de protection internationale.

Depuis la pandémie, le climat politique au Chili est devenu de plus en plus hostile envers les migrants sans papiers, constamment associés à la criminalité et à une recrudescence de la violence. Ces discours véhiculés par les autorités et les médias se sont largement répandus au sein de la population, engendrant un rejet massif des migrants, des routards et des Vénézuéliens, souvent tenus responsables des nombreux problèmes de la société chilienne. Le processus électoral a exacerbé ces sentiments xénophobes, racistes et criminalisants – une stratégie qui, à en juger par les résultats des élections, semble avoir porté ses fruits.

Outre la rhétorique, une série d'initiatives législatives ont été introduites pour renforcer cette tendance, notamment les projets de loi modifiant la loi n° 21.325 de 2021 relative à la migration et aux étrangers. Le premier vise à accélérer les expulsions en simplifiant la procédure de notification, et le second à ériger en infraction l'entrée irrégulière. La première est une mesure administrative à visée populiste qui coûtera à l'État des millions de pesos (environ 5 000 dollars américains par personne expulsée). Proposée par le président Boric et soumise au Sénat par l'intermédiaire du ministère de l'Intérieur et de la Sécurité publique, cette initiative a été approuvée par la Chambre des députés le 24 avril 2023 et fait actuellement l'objet d'un troisième examen constitutionnel au Sénat. Le second projet de loi, approuvé par la Chambre des députés le 17 avril 2023, vise à ériger en infraction l'entrée clandestine sur le territoire national.

À cela s'ajoutent les déclarations du procureur national Valencia, en date du 6 avril 2023, indiquant que les prévenus étrangers dont l'identité ne peut être établie par les voies nationales seraient placés en détention provisoire. L'arrêté n° 298/2023 du parquet national a constitué le principal élément d'un projet de loi visant à intégrer cette mesure au Code de procédure pénale. Ce projet de loi prévoit la possibilité de prolonger la détention lorsque le juge le juge nécessaire ou pour établir l'identité ou le statut migratoire du prévenu. Il propose également que le prévenu soit présumé représenter un danger pour la sécurité publique et, enfin, que cette présomption s'applique aux personnes entrées clandestinement sur le territoire ou en situation irrégulière.

Toutes ces initiatives visent à criminaliser l'immigration irrégulière, sans tenir compte du fait que l'État en est le principal acteur. Par exemple, le service chargé de la délivrance des visas accuse un retard de deux à cinq ans, voire plus, dans le traitement des demandes de visas et de statut de réfugié. De plus, ces mesures portent gravement atteinte aux droits de la défense et à l'égalité devant la loi, principes fondamentaux des démocraties.

La réaction du Pérou a été identique à celle du Chili : dès le 15 avril 2023, la police péruvienne a mis en place un barrage pour endiguer ce flux incontrôlé et a décrété l’état d’urgence. Le 27 avril 2023, le gouvernement péruvien a annoncé le déploiement de 200 soldats pour renforcer la frontière sud du pays et contrôler les passages illégaux. L’argument avancé est qu’il est impossible d’autoriser l’entrée au Pérou de personnes n’ayant pas effectué les formalités de sortie du Chili au poste frontière. Or, dans les faits, ces personnes n’ont pas été autorisées à finaliser leur procédure de sortie ; dans certains cas, elles n’ont même pas été autorisées à s’approcher du guichet de contrôle de l’immigration. Et dans d’autres cas, malgré la possession de tous les documents nécessaires pour quitter le Chili et entrer dans le pays voisin, l’entrée leur a été refusée. Les images de mères avec de jeunes enfants ont été les plus bouleversantes dans les médias, de même que celles de familles tentant de franchir la frontière en courant – des scènes présentées comme des actes irrationnels, sans que l’on voie la répression qui alimente ces décisions désespérées. Au Chili et au Pérou, la police a eu recours à plusieurs reprises à la violence, notamment aux coups et aux matraques, contre ceux qui tentaient d'avancer ou de reculer vers l'un des deux territoires contestés. Elle a réagi de la même manière lorsque ces mêmes migrants organisés ont bloqué des routes pour protester et réclamer la liberté de circulation.

Bien qu'un avion vénézuélien soit arrivé le dimanche 7 mai, transportant une partie de cette population, cette mesure d'urgence ne change rien au problème de fond : les scènes de plus en plus fréquentes de marginaux de l'État et du marché qui, en groupes, en caravanes ou en déplacements solitaires, parcourent le monde fuyant la précarité, la violence et la criminalisation, et réclamant la reconnaissance du droit à une vie digne, abondamment proclamé par des instruments juridiques internationaux qui dissimulent de moins en moins leur nature rhétorique.

12 mai 2023
Groupe de travail CLACSO
Migration et frontières Sud-Sud

Cette déclaration exprime la position du groupe de travail Migration et frontières Sud-Sud et pas nécessairement celle des centres et institutions qui composent le réseau international CLACSO, de son Comité directeur ou de son Secrétariat exécutif.