Bien plus qu'une simple pandémie sanitaire

 Bien plus qu'une simple pandémie sanitaire

Agustín Salvia [1]


Outre les risques sanitaires liés à la propagation de la COVID-19, l'urgence sanitaire actuelle a paralysé un système économique dual, déjà fragilisé, mais exacerbé par la crise de la dette et la stagflation des deux dernières années. Cette situation paralyse l'investissement, le commerce et la création d'emplois, affectant particulièrement les petites entreprises et creusant le lien entre pauvreté et économie informelle. Dans ce contexte, le secteur informel s'appauvrit davantage, et les populations pauvres s'appauvrissent elles aussi. La crise sanitaire pourrait nous contraindre à dépasser les clivages politiques infondés, et peut-être en tirerons-nous de nouvelles leçons de politique. Cependant, l'aggravation des inégalités sociales dans ce contexte semble être insuffisamment débattue publiquement.

Non seulement parce que la violence, la dengue, la grippe et de nombreuses autres infections qui touchent de manière disproportionnée les populations pauvres – sans que le système de santé publique ne leur apporte une attention suffisante – demeurent les principales causes de décès évitables parmi elles, mais aussi parce que l'urgence sanitaire – à l'instar de nombreuses autres mesures gouvernementales mises en œuvre par et pour l'économie formelle – frappe de plein fouet l'économie informelle, les travailleurs marginalisés et cette large frange de la société (au moins 30 % des ménages, 35 % de la population active). Cette frange de la population ne perçoit ni salaire régulier ni revenus complémentaires, et ne dispose d'aucune épargne pour faire face aux pertes d'emploi engendrées par la crise sanitaire. Je pense notamment aux prestataires de services à la personne de tous types, aux agents d'entretien et de réparation, aux vendeurs ambulants, aux employés de maison ou aux aides à domicile sans emploi stable, aux ouvriers du bâtiment, aux artisans, aux commerçants des marchés et aux boutiquiers de tous types.

Voici les groupes ciblés par les dernières mesures économiques du gouvernement argentin : des versements supplémentaires de l’Allocation Universelle pour Enfant (AUH), une prime pour les retraités et les pensionnés percevant la pension minimale, le Revenu Familial d’Urgence (IFE) et la carte AlimentAR. Autant de mesures palliatives importantes pour atténuer les effets d’une accumulation de crises sociales ; mais aucune ne changera la situation actuelle ni l’avenir de ces secteurs. Sans ces transferts, la situation sociale serait sans aucun doute pire. Les privations qui touchent au moins un tiers de la population ne sont pas nouvelles. Dans ce cas précis, les effets régressifs de la pandémie sur la santé et l’économie sont aggravés par des carences structurelles : surpeuplement, dégradation des logements, manque de services publics (eau, assainissement, etc.), malnutrition persistante, insuffisance des services d’éducation et de santé, fragilité du capital social, manque d’informations pertinentes, risque accru d’anxiété et de stress, et violences sociales endémiques. En bref, nous sommes confrontés non seulement à une épidémie sanitaire, mais aussi à une nouvelle vague de pauvreté structurelle qui frappe durement le quotidien des plus vulnérables.

Dans ce contexte, loin de faire de nous une société plus égalitaire grâce à un virus qui, au-delà de son périmètre actuel, ne discrimine pas sur la base de l'origine sociale, il convient de noter que la situation exacerbe les inégalités matérielles, sociales et symboliques. Par conséquent, parallèlement à la nécessité de coordonner des politiques proactives pour faire face à l'urgence, les défis politiques pour la période post-crise s'accroissent. Nous avons besoin d'un cadre d'accords économiques et sociaux redistributifs – tant fiscaux et budgétaires que socio-productifs – pour le moyen et le long terme. La société argentine a besoin de bien plus que de stabiliser l'économie, de rembourser la dette et de surmonter la crise sanitaire ; elle doit accomplir un véritable bond qualitatif en matière de politiques de développement, de protection sociale et d'équité.


[1] Sociologue argentin. Coordinateur du groupe CLACSO sur l'hétérogénéité structurelle et les inégalités sociales. CONICET-UBA-Observatoire de la dette sociale/UCA.


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